Le ton a été donné dès l'ouverture avec des chiffres qui ne laissent place à aucune ambiguïté. « La presse écrite ivoirienne, qui générait près de 6 milliards de francs CFA de ventes en 2011, ne dépasse plus 600 millions aujourd'hui. Une chute de 90 % en quinze ans. Sur cinq journaux posés chaque matin sur l'étal d'un kiosque, quatre repartent le soir sans avoir été ouverts », a indiqué Israël GUÉBO, Directeur Exécutif du SAJEM, rappelant que si la presse écrite est le seul secteur dont on peut mesurer la chute avec précision, la télévision, la radio et la presse en ligne traversent elles aussi des mutations profondes dont nul ne peut encore chiffrer l'impact réel.
Face à ce constat, le message du gouvernement, porté par Méité Sindou, Directeur Général de l'ASDM, en remplacement du ministre Amadou Coulibaly, a été sans détour. Citant une enquête menée en 2024 sur le modèle économique de la presse écrite, le ministre a appelé les acteurs du secteur à diversifier leurs sources de revenus, moderniser leur gouvernance et adopter des stratégies numériques ambitieuses. « L'avenir de nos médias dépend de nous. L'avenir de notre démocratie dépend de la qualité de notre information. Et l'avenir de notre information dépend de notre capacité à innover », a-t-il déclaré.
C'est précisément cette conviction que le Directeur Exécutif du SAJEM a illustrée par sa propre expérience. Israël GUÉBO a raconté son parcours d'entrepreneur de presse. « Un succès éditorial indéniable, doublé d'un échec entrepreneurial retentissant », a t-il souligné.
De cette expérience il en a tiré une conclusion qui a traversé toute la journée : « Parce que l'entreprise a ses exigences et ses contraintes que la passion les ignore. La passion ne fait pas un plan de trésorerie. Elle ne négocie pas un contrat publicitaire. Elle ne paie pas les salaires à la fin du mois. » Et de conclure : « Gardons la passion comme moteur. Mais ne faisons plus jamais d'elle notre seul modèle. »
La conférence d'ouverture, délivrée par Patrick FANDIO, fondateur et PDG d'Hémisphère Media Production Africa, a prolongé cette réflexion en explorant les transformations structurelles du secteur et les opportunités qu'elles génèrent pour les médias qui savent s'en saisir. La table ronde qui a suivi, animée par la journaliste-présentatrice Évelyne DEBA, a mis en dialogue la HACA et l'ANP autour de la question de l'équilibre entre cadre réglementaire et développement économique des médias. Les deux institutions ont défendu une vision d'une régulation qui accompagne plutôt qu'elle ne sanctionne.
C'est le panel de la matinée qui a suscité le plus d'intérêt dans la salle. Quatre entrepreneurs de médias : Fabrice SAWEGNON (Groupe Life / Groupe Voodoo), Bamba KARAMOKO (URPCI), Mamadou TRAORÉ (REPPRELCI) et Ousmane Sy SAVANÉ (Le Temps / GEPCI). Ils ont partagé leurs trajectoires sous la conduite de Marie-Laure ZAKRY. Malgré la diversité de leurs profils et de leurs supports, tous ont convergé vers le même constat : la diversification des revenus n'est plus un choix stratégique, c'est une condition de survie.
Masterclasses, formation et clôture : l'après-midi dans l'action
L'après-midi a été consacré à trois masterclass conduites en simultané, chacune ouvrant une perspective opérationnelle sur les défis du secteur. La première, animée en binôme par Kaberu TAIRU du CJID et Anderson DIEDRI (journaliste d'investigation, membre de la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d'investigation en Afrique de l'Ouest (CENOZO) a exploré les mécanismes concrets de financement du journalisme d'investigation : identification des bailleurs, construction d'un dossier, articulation entre indépendance éditoriale et contraintes des financeurs. La deuxième, conduite par Jean-Baptiste DIEBOLD de l'ESJ Lille, a abordé le management stratégique d'un média comme acte de direction à part entière. La troisième, animée par Laurent BIGOT, directeur de l'École Publique de Journalisme de Tours, a mis en lumière le rôle de l'Éducation aux Médias et à l'Information (EMI) comme levier de développement durable pour les rédactions africaines.
La journée s'est refermée sur la conférence de David YOUANT, fondateur d'Alerte Info et auteur de Management des médias en Afrique, qui a livré sa lecture des conditions de réussite et de pérennité d'une entreprise de presse. Avant d'énoncer les leviers du succès, il a pointé une cause d'échec trop souvent tue : la tentation du cavalier solitaire. « Tout le monde veut être patron, gérant, CEO, mais tu n'as pas les ressources pour pérenniser la gestion. » Face à ce piège, il a proposé cinq leviers : une offre éditoriale capable d'apporter une plus-value à l'existant, l'intégration des mutations technologiques, le pari sur les ressources humaines, la construction patiente d'une marque. « On est pressé de faire des bénéfices, du chiffre. Mais le plus important, c'est de construire une marque sur la durée ».Eet enfin la mutualisation des compétences et des ressources. « Quand vous êtes seuls, vous vous épuisez. » Un message qui résumait, à lui seul, l'esprit de toute la journée.
Le SAJEM 2026 aura été plus qu'un espace de réflexion. Il a incarné, le temps d'une journée, ce que le secteur médiatique africain peut produire lorsqu'il accepte de se regarder en face. Des délégations venues de la RDC, de la Guinée, du Cameroun et de la France ont participé à cette première édition, aux côtés des professionnels ivoiriens, confirmant la vocation continentale d'un rendez-vous qui entend désormais s'inscrire dans la durée.